Le Garçon Perdu

The Lost Boy : le garçon perdu
© 2012 Karen Mahoney

Traduction de Fleur H.

Bedlam n’était pas tant une boîte de nuit qu’une sombre mascarade. Sous son meilleur jour, c’était un vrai spectacle pour les yeux, une parade gothique chargée de paillettes, on aurait pu croire que la Chasse sauvage elle-même était venue se joindre à la fête qui battait son plein entre les murs couverts de bombe violette.

J’observai la foule se gonfler de corps qui ondulaient, la lumière écarlate qui donnait l’impression que des flammes liquides se mêlaient aux danseurs. La musique palpitait depuis les enceintes invisibles, les basses vibraient dans mes bras, mes jambes, me donnaient mal aux sinus. Ma tête se faisait de plus en plus légère comme si, dans l’air, quelque chose de plus que la musique me submergeait les sens. C’était certainement le cas. Dans une boîte de nuit pareille, il y a toujours quelque chose de plus que la musique.

Je sentais presque la magie, chaude et lourde, sur ma langue.

Je vole…

La pensée me consuma l’esprit, brûlante et enfiévrée. C’est du moins la sensation que j’eus quand j’écartai les bras et tournai en de rapides cercles, entouré par des myriades de superbes étrangers.

La musique pulsait au travers des semelles de mes bottes préférées et mes cheveux, qui méritaient une coupe depuis trop longtemps, fouettaient mon visage couvert de sueur.

À cet instant, tout ce dont je me souciais était le sang qui courait dans mes veines, le bruit blanc dans ma tête et l’euphorie provoquée par la sensation d’oubli.

La dernière chose que je voulais était penser à Ivy.

Et pourtant, malgré le bruit et l’influence de la magie qui tentait de me faire planer, je ne semblais pouvoir m’en empêcher.

Où était-elle donc ?

C’est alors que j’aperçus une silhouette menue se glisser avec une grâce innée entre les ombres et les danseurs qui tournoyaient. La jeune changelin venait dans ma direction, les dernières gouttes de tension roulèrent sur mes épaules et disparurent. La dague attachée contre mon torse était une brûlure glacée.

Enfin. Nous allions pouvoir nous mettre au travail, maintenant.

*

Mais ce n’est pas comme ça que les choses ont commencé. Il va falloir que je revienne en arrière. Tant qu’à raconter l’histoire, autant bien faire les choses…

Peut-être que si j’écrivais ce qui s’est passé les choses commenceraient à faire sens – je ne voyais pas d’autre moyen pour m’aider à comprendre : alors même que je pensais avoir enfin réussi à obtenir quelques réponses à mes questions et à me créer un semblant de vie, Ivy l’avait trouvé et avait tout fichu par terre.

Elle avait trouvé celui que j’étais censé être.

Mon nom est Alexander Grayson – Xan pour ceux qui me connaissent – mais ce n’est pas celui qu’on m’a donné à la naissance, il y a dix-neuf ans de cela.

Mon vrai nom m’a été volé par les créatures mêmes qui m’ont donné les magnifiques cicatrices que j’ai dans le dos. C’est là qu’auraient dû se trouver mes ailes – des ailes embryonnaires qui n’ont jamais eu la chance de grandir et se développer car les elfes des bois me les ont arrachées alors que je n’étais qu’un enfant. J’étais né pratiquement humain, les premières manifestations de mon sang féerique ne se firent que lorsque je fus capable de marcher. Évidemment, à cette époque-là, j’avais déjà été volé et emporté dans les ténèbres émeraude des Elflands, volé à ma vie humaine, mon nom d’humain donné au changelin laissé à ma place.

J’ai rencontré Ivy l’an passé alors que j’entrais à contrecœur en première année de fac à Boston. Je ne voulais pas être là. Pas le moins du monde. Mais j’étais usé par la vie à Ironbridge, épuisé par la menace constante qu’est la forêt d’Ironwood, en bordure de la ville, cruel rappel de la vie qui avait été mienne pendant ces premières années où je n’étais rien de plus qu’une autre victime emportée par les fées alors qu’elle se trouvait dans son berceau à l’hôpital.

Ivy m’a raconté la vérité une nuit dans ma chambre d’étudiant autour d’une bouteille de vin dont la robe rappelait un joyau. Je ne trouvai rien de bizarre au fait qu’elle ait réussi à me retrouver – c’était son boulot, après tout. Elle travaillait pour une organisation secrète de fées solitaires. Sauf que je pense qu’elles n’étaient pas si solitaires que ça, puisqu’elles avaient formé ce groupe qui retrouvait les enfants de descendance féérique qui avaient besoin d’aide. Elle était connue comme enquêtrice, et elle était sacrément douée.

Nous voilà donc, Ivy et moi – une changelin et un demi-fée – assis dans une petite chambre d’étudiant à la lumière jaune cireuse qui rendait sa peau à la teinte verte encore plus étrange, avec pour bande son l’affreux soft rock de mon voisin qui entrait par la fenêtre.

Je me souviens avoir passé la plupart de la nuit à la fixer d’un regard noir, furieux de me retrouver forcé à parler des choses inexplicables dont j’étais capable – des dons que j’avais dû dissimuler à mes parents adoptifs.

— Maintenant que tu m’as trouvé, commençai-je sur un ton presque accusateur, qu’est-ce que tu vas faire ? J’imagine que tu vas m’emmener voir ton chef ou un truc stupide du genre.

— Alexander, me répondit-elle de cette voix étrange qui bruissait comme des feuilles mortes. Pourquoi est-ce que tu t’en prends à moi alors que tout ce que je veux, c’est t’aider ?

Je me sentis coupable, mais seulement pendant un instant. Elle me rappelait tout ce à quoi j’avais tenté d’échapper. Je venais à peine de reprendre ma vie en main – de quitter Ironbridge, de m’éloigner de ces parents qui me voulaient du bien mais étaient surtout absents. Ils m’avaient adopté alors que j’étais un gamin avec des cicatrices physiques et des séquelles émotionnelles. De l’argent avait changé de mains (beaucoup d’argent) et aucune question n’avait été posée. J’étais un mystère : le garçon qui était sorti d’Ironwood sans se souvenir de qui il était vraiment ni d’où il venait.

J’imagine que je devrais leur être reconnaissant – à mes parents adoptifs. Ils m’avaient sauvé en m’empêchant d’être perdu dans le système et m’ont apporté un foyer plutôt pas mal. Mais ils n’avaient pas imaginé que je viendrais avec un tel bagage. Les cicatrices dans mon dos n’étaient pas les seules blessures avec lesquelles j’étais ressorti des premières années de ma vie dans les ténèbres aux mains cruelles des elfes des bois. Non, les blessures psychologiques étaient bien plus profondes que le tissu cicatriciel qui recouvrait mes omoplates.

Enfin, c’était le passé. Là, nous étions de retour à Ironbridge, nous faisions une pause imprévue dans mes études ; en fait, je me faisais déjà recaler dans la plupart des cours et j’avais de plus en plus de mal à y accorder d’importance.

Mais penser à la vie que j’aurais pu avoir – si les elfes ne m’avaient pas arraché de l’hôpital à la mort de ma mère biologique – devenait une obsession. J’avais toujours imaginé que le changelin laissé à ma place serait tombé malade et mort comme le décrit le folklore, mais j’aurais dû m’y attendre.

Après tout, si Ivy avait pu vivre et grandir dans le royaume du fer, cela devait vouloir dire qu’il y en avait d’autres comme elle.

J’avais besoin de savoir. J’avais besoin de le trouver, lui, mon remplaçant.

Et si j’y parvenais… que ferais-je ? Reprendrais-je le cours de ma vie perdue ? Le lui ferais-je payer ?

Je ne pouvais dire, mais le désir de connaître la vérité donnait un but à mes jours et mes nuits, soulageait l’ennui qui engourdissait mon existence. Cette sensation d’avoir un objectif était aussi ferme et sûre que la lame de ma dague et je les agrippais tous deux avec une franche détermination.

*

À côté de moi, Ivy était enthousiaste et alerte, elle scrutait les box ombragés alignés le long de la piste de danse. Ce soir elle avait un glamour incertain qui la déguisait en punk vêtue de cuir et de dentelle. Du maquillage iridescent lui encerclait les yeux et donnait l’impression que des ailes de papillon se déployaient jusque dans ses boucles d’obsidienne. Je la laissai me guider à travers la foule houleuse ; de la transpiration m’éclaboussa le visage quand je passai trop près d’un garçon dégingandé aux cheveux bleus qui se balançait au rythme de la musique, les yeux vides.

Elle indiqua un box dans un coin d’un hochement de tête :

— Lui.

Le type fin et pâle aux cheveux blancs se détendait sur le sofa, les pieds sur la table basse devant lui. Il avait un visage à la fois jeune et ancien qui me donna la chair de poule. Un garçon blond en surpoids était avachi à ses côtés. Les yeux bleus vitreux, il se balançait d’avant en arrière. Il n’y avait pas de gardes du corps en vue, ce qui m’étonna. Si ce mec en savait autant que le prétendait Ivy, peut-être qu’il pourrait nous donner des informations sur mes origines. Je n’écartais aucune chance à ce stade. La vie commençait à être… difficile.

Je ris presque à mon euphémisme. J’enfonçais les doigts dans mes paumes en serrant les poings. Relax, m’ordonnai-je.

Mais si le type que nous étions venus voir était vraiment le plus puissant des fées solitaires qui restaient en périphérie d’Ironbridge, ne devrait-il pas avoir une bien meilleure protection ? Je n’étais pas sûr du rôle du gamin blond, mais il avait l’air aussi effrayé qu’émerveillé – et ça ne faisait jamais bon ménage. Il n’avait sûrement plus longtemps à vivre.

— Tu es sûr que tu veux le faire, Alexander ? La main fraîche d’Ivy était dans la mienne, je ne me souvenais pas l’avoir sentie glisser sa main là. Elle était minuscule, mais je savais qu’elle n’était pas à sous-estimer. Les changelins savaient se battre quand ils le voulaient.

Je haussai les épaules sans quitter le box des yeux.

— La question n’est pas ce que je veux faire mais plutôt ce que je dois faire. C’est le type à aller voir si on veut des informations, non ?

Elle se mit sur la pointe des pieds, son souffle effleura mon oreille comme un murmure :

— On a toujours le choix.

— Pas aujourd’hui, répliquai-je.

Je me dirigeai droit vers le box en me demandant à quel point les humains arrivaient à ignorer la magie autour d’eux. Ils dansaient avec des monstres mais ils ne pouvaient voir au travers des glamours des fées, c’étaient des cibles faciles. Qu’y avait-il donc ici pour les rameuter de cette façon ?

Bien sûr, je pouvais comprendre pourquoi certains solitaires fréquentaient un lieu pareil – l’odeur musquée de la dépression, du désir, de la solitude et de l’ennui des humains étaient comme un parfum tout spécialement conçu pour attirer ceux qui se nourrissaient de telles émotions. Mais les humains cherchaient autre chose. Je doutais qu’ils sachent eux-mêmes ce que c’était.

Ce soir, c’était une soirée à thème : un bal costumé Steampunk élaboré. Je n’avais jamais vu au même endroit autant de victoriana – d’éléments de style victorien – et de cuir dont l’odeur, combinée à la sueur chaude aux effluves féeriques était quasi irrésistible. La plupart des danseurs avaient l’air jeunes et humains, mais je savais d’expérience à quel point les apparences pouvaient être trompeuses.

Les yeux fixés sur le box ombragé qu’Ivy m’avait désigné, je ne remarquai pas la nouvelle venue jusqu’à ce qu’elle soit quasiment en travers de mon chemin.

— Tu veux danser ? me demanda une voix rauque et féminine, de si près que je pouvais sentir son haleine chaude me caresser la joue.

— Non, merci. Ma voix ne trembla pas, je voulais attraper la dague cachée sous ma veste mais j’essayais de rester calme.

La brune svelte portait un bikini en caoutchouc noir, des bottes à lacets et un haut-de-forme. Même sous les lumières tamisées écarlates, je discernais les innombrables coupures et bleus qui couvraient le moindre centimètre carré de son corps élancé. Elle me caressa le torse, par-dessus le tissu fin de ma chemise blanche, me donnant une belle vue sur ses ongles irréguliers recouverts de noir.

Elle fit la moue.

— Tu es sûr que je ne peux pas te donner envie de jouer à nos jeux ?

— Dégage, le monstre, fis-je sur le ton de la conversation.

Le beau visage de la femme se tordit, son nez s’étala en ce qui avait l’air d’être un groin de cochon et ses lèvres se firent caoutchouteuses quand elles s’élargirent pour dévoiler une bouche pleine de dents tranchantes comme des rasoirs.

Je secouai la tête.

— Pas impressionné.

— Tu devrais. Tu danses ou tu meurs, sang-mêlé, siffla la chose. Sa voix restait étrangement audible en dépit des basses de la sonorisation.

Ivy fit un pas en avant, mais je la poussai sur le côté et je sortis la dague de son fourreau.

— Tu peux danser avec ça.

La grande mince qui n’était plus si belle me regarda avec haine et je lui fis un grand sourire. Une énergie frénétique s’emparait de nos sens et je ne pouvais m’empêcher d’apprécier la sensation d’être hors de contrôle. J’essayais d’éviter ce genre de situations d’ordinaire mais, ce soir, j’étais sur les nerfs et je n’allais laisser rien ni personne se mettre en travers de mon chemin.

La lame de ma dague tailla un glorieux arc de cercle dans la neige carbonique qui sortait en grande quantité des conduits invisibles du mur, forçant la créature à reculer.

— Peut-être que tu ne m’as pas entendu la première fois, grognai-je. On est occupés.

Les os de la fée commencèrent à ressortir de sa peau et d’affreux bruits secs retentirent quand des épines dorsales poussèrent le long de ses bras et épaules. La créature me regarda fixement et lécha bruyamment ses lèvres démesurées.

— Mais tu es si joli. Laisse-moi te goûter…

Je fis un pas en arrière en regardant autour de moi mais personne aux alentours ne semblait avoir le moindre intérêt pour l’altercation à deux pas de la piste de danse. Les cheveux de la créature commencèrent à tomber en touffes brunes, laissant apparaître un crâne blanc os qui brillait sous les lumières stroboscopiques.

Ivy avait l’air paralysée. Je vis ses lèvres bouger même si je ne parvenais pas à dire ce qu’elle marmonnait.

Je donnai un coup de dague en direction la créature.

— Tu pourrais faire ça ailleurs, s’il te plaît ? Tu empiètes sur ma zone de danse.

La fée – je crois qu’elle devrait avoir du sang de troll dans les veines même si je n’étais pas un expert en ces conneries – sifflait et faisait claquer ses mâchoires qui s’allongeaient rapidement. Elle n’avait pas l’air d’humeur à la jouer cool. Ses bras commencèrent à s’étirer et se rétrécir, ses doigts fusionnèrent pour former deux lames jumelles. Des dents mortelles cliquetèrent quand elle essaya de sourire, juste avant de se lancer sur moi en un tourbillon de violence.

— Beurk, fit Ivy et, cette fois, je n’eus aucun mal à la comprendre même si elle esquivait au même moment.

Je me servais de ma dague avec plus d’agilité que je devais en avoir le droit étant donné mon cruel manque de pratique, je tentai de la toucher de haut tout en donnant un coup de pied de la jambe gauche. Un craquement d’os satisfaisant répondit à mon geste.

La créature hurla et recula en chancelant, évitant à peine la lame aiguisée quand j’inversai ma prise sur la poignée et que je tentai de faire suivre mon coup de pied d’un coup de dague.

La sécurité de la boîte arriva soudainement ; elle se frayait un chemin au milieu des quelques spectateurs qui avaient fini par se rassembler pour regarder ce qui se passait. Les deux jeunes hommes empoignèrent mon agresseur en puissance et lui ramenèrent les bras dans le dos pour les attacher avec ce qui ne pouvait être que des menottes en fer. L’un d’entre eux pencha sa tête bronzée vers moi.

— Ça va, vous deux ? Sa voix était calme avec un léger accent hispanique ; il avait un visage grand et ouvert, la peau brune, et des yeux d’ambre qui rutilaient. Il n’était sûrement pas moitié aussi humain qu’il le paraissait.

Je fis tournoyer la dague en une démonstration tapageuse, fier de m’être rappelé comment faire, et je la fichai dans son fourreau.

— Maintenant oui. Merci d’être intervenus.

— On dirait que tu avais les choses en main. Les biceps du type gonflèrent avec l’effort et il jeta un coup d’œil à son compagnon.

— Hé, Rafa, tu crois que tu pourrais la maîtriser ?

Rafa lui jeta un regard noir.

— C’est clair, vieux. Je vais juste faire tout le boulot moi-même.

Je fis un signe de tête au premier type.

— Comment tu t’appelles ?

Il arbora un large sourire.

— Pourquoi, tu veux m’inviter à sortir ?

— Peut-être une autre fois, fis-je en riant.

— Tu pourrais peut-être laisser la lame à la maison la prochaine fois, hein ? Moi, c’est Nico. Il était sérieux, ça ne faisait aucun doute mais il était toujours amical.

Puis ils s’en allaient en tirant derrière eux la prisonnière qu’ils avaient maîtrisée, ils prenaient leur temps puisqu’elle boitait à cause de la rotule que je lui avais brisée. Je m’en voulais un peu pour ça – mais pas trop. Elle avait essayé de me tuer, après tout.

La foule qui s’était rassemblée commença à se disperser et je cherchai des signes indiquant que les clients humains de la boîte avaient aperçu quelque chose d’étrange pendant l’attaque. Ça me paraissait incroyable qu’ils n’aient simplement pas vu les os percer la peau de la fée quand elle avait laissé tomber son glamour. Peut-être que les humains étaient simplement trop hébétés pour s’en soucier. Je compris tout de suite à quel point ma réflexion était stupide : l’épais miasme de magie présent dans l’air obscurcirait les souvenirs et encouragerait la foule à penser qu’elle n’avait vu qu’une bagarre de bar comme les autres.

Je baissai les yeux sur Ivy.

— Ça va ?

— Évidemment, me répondit-elle en me souriant, totalement imperturbable, comme d’habitude. Ses yeux avaient des reflets émeraude.

Je jetai un œil vers la table de coin dans l’ombre, soulagé de voir que son occupant s’y trouvait toujours. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander s’il m’avait vu me battre et si je l’avais impressionné. Et puis je m’aperçus que j’étais à nouveau un crétin. Une fois de plus. Il était clair que la créature qui nous avait attaqués était une sorte de test.

Je marchai jusqu’au box en secouant la tête à la pensée des jeux tordus des fées et en me demandant si j’avais réussi ou échoué.

— Qu’est-ce que tu veux ? me demanda froidement l’homme aux cheveux blancs.

Il avait presque l’air d’être un sang pur, ce qui serait inhabituel pour une fée solitaire. La plupart des clampins qui tentaient de se faire un chemin dans le monde de fer – ceux qui, pour une raison ou une autre, ne se trouvaient pas en sécurité derrière les portes fermées à clef de Faërie – étaient des halfelins, comme moi. En partie humains, en partie fées, des parias et des solitaires qui vivaient en marge de la société humaine.

Il caressa la tête du blond qui se balançait comme si c’était un animal domestique et me regarda en attendant une réponse.

Je me raclai la gorge avec une soudaine nervosité en dépit du poids réconfortant de la dague qui était à nouveau dissimulée sous ma veste. La lame était en fer enchanté et, même moi, je devais faire attention à ne pas la toucher.

— Mon amie me dit que vous savez des choses sur les changelins de la région. Je désignai Ivy d’un signe de la tête et la sentis faire passer son poids d’un pied sur l’autre.

— Je suis Madoc, me dit la fée aux cheveux blancs, comme si c’était la réponse attendue.

Je ne savais pas quoi dire, je jetai un coup d’œil à Ivy dans l’espoir d’une indication que nous étions au bon endroit et que nous nous adressions à la bonne personne.

Elle haussa les épaules et je soupirai.

Bien. Je le ferais moi-même.

— Pouvez-vous m’aider ? demandai-je à la fée de haute naissance en essayant d’être l’image de la sincérité la plus désespérée. Ce n’était pas une émotion très difficile à feindre.

Madoc secoua la tête.

— Je ne traite pas avec les demi-fées. Le dernier mot était presque un rictus.

Mes épaules se raidirent et je ravalai un flot de paroles furieuses que je pourrais regretter plus tard. Ce type pouvait probablement me supprimer d’un simple mouvement de son poignet osseux, que j’aie une arme ou pas.

— Tu es peut-être un fils de Faërie, reprit-il, mais le sang de ton père ne me suffit pas pour t’acheter une faveur.

Le garçon blond se balança de plus en plus vite et commença à glousser, un bruit aigu qui me donna mal à l’estomac. Il avait à peine l’air d’avoir seize ans, pauvre gamin.

Je voulais demander ce que Madoc savait de mon vrai père mais il s’était déjà tourné vers Ivy et la fixai de ses yeux noirs.

— Elle, je vais lui parler.

La changelin joignit les mains devant elle en donnant l’impression qu’elle luttait contre le besoin de faire une révérence. Elle opina et me jeta un rapide coup d’œil effrayé.

— Attends-moi près des portes, Alexander.

Je ne voulais pas la laisser.

— Ivy…

— S’il te plaît. Tout ira bien.

— Est-ce que tu connais ce type ?

Elle ne répondit pas, elle se contenta de me pousser légèrement pour m’écarter de la table. Madoc posa le menton sur ses mains en coupe et attendit que je m’en aille, un air d’ennui sur son visage blanc comme de l’os.

Je me retournai et m’en allai en jurant.

*

Je n’eus pas à attendre très longtemps.

Le visage d’Ivy luisait sous les lumières stroboscopiques argentées, la faisant ressembler plus que jamais à une fée.

— Alexander, on l’a trouvé !

Je me penchai vers elle pour essayer de comprendre ce qu’elle disait par-dessus le techno-punk qui jaillissait des enceintes.

— Quoi ? Qui est-ce que tu as trouvé ?

Je savais évidemment de quoi elle parlait. J’avais juste besoin de l’entendre me le dire.

Ses lèvres touchaient presque mon oreille, j’eus l’impression d’entendre le chuchotis de feuilles d’automne en fond sonore à ses paroles, son haleine me fit frissonner.

— Toi, bêta, fit-elle, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Je t’ai trouvé, toi. Le changelin qui a servi à te remplacer ! Jonathan Kane est en vie, il habite dans le Connecticut. C’est un musicien, le guitariste d’un groupe qui s’appelle The Dead Pirates. Ils seront en concert ici à Ironbridge, demain soir ! C’est pas génial ?

Ouais, me dis-je. Et extrêmement opportun.

Pendant tout ce temps, j’avais vécu ma vie de merde dans le Massachusetts, que ce soit à Boston ou à Ironbridge et j’apprenais maintenant que mon « double » vivait quasiment la porte à côté ?

Mon champ visuel se rétrécit jusqu’à ce que j’aie l’impression de regarder Ivy par le mauvais bout d’un télescope. Les ténèbres se pressèrent à la périphérie de ma vision et mes genoux devinrent liquides. Je trébuchai, je ne restai debout que parce qu’Ivy me prit le coude pour m’empêcher de m’effondrer en un tas pathétique au bord de la piste de danse.

Jonathan Kane ? Comment est-ce que ça pouvait être possible ? C’était la créature qu’on avait mise dans mon berceau à la maternité du centre hospitalier d’Ironbridge après ma naissance d’une femme humaine portant le nom de Kristin Kane.

— Alexander ? Le ton inquiet d’Ivy me parvint alors que je me faisais enfermer dans une bulle, l’isolation de mon propre enfer, entièrement oublieux des adolescents qui se frottaient les uns aux autres sous les lumières multicolores tout autour de nous.

Mon ventre se souleva.

— Il faut que je sorte de là.

Je traversai une mer de corps qui s’agitaient dans tous les sens et courus vers la sortie la plus proche avant de vomir. La dernière chose que je vis fut l’expression comique d’alarme sur le visage de Nico quand je percutai les portes au pas de course.

*

Le taxi puait l’alcool éventé et les odeurs corporelles, mais je m’en fichais. Je voulais juste sortir de là et réfléchir – loin du bruit, de la lumière et de la vision répugnante des humains dansant avec les fées sans même se rendre compte qu’ils étaient hypnotisés à mort par leurs glamours.

Ivy était affalée contre la porte opposée, ses joues reprenaient leur teinte verte naturelle. Elle n’avait pas l’air bien ; je me sentais tout aussi mal. Elle ne devait pas être à l’aise ici, encerclée par tant de métal. J’étais monté dans le taxi même si je savais à quel point c’était douloureux pour elle.

Qu’est-ce que ça voulait dire de moi ?

— Tu tiens le coup ? demandai-je. Je tentai de faire de mon mieux pour prendre soin d’elle, je tendis la main pour toucher son poignet nu. Au moins sa peau changeait à nouveau de couleur – un peu trop pâle, fine comme du papier, et d’une blancheur gothique – mais ça n’avait pas vraiment d’importance dans le taxi sombre qui passait à toute vitesse au travers de la ville pour aller chez mes parents adoptifs. Je vivais seul là-bas depuis que mon père était parti en voyage d’affaires de trois mois à l’étranger et que ma mère était repartie encore une fois en Angleterre – elle était rentrée chez elle après le divorce.

Ivy hocha la tête, délogeant une feuille de ses cheveux boueux.

— Je vais… bien.

Mouais, pas tant que ça. Je soupirai, sachant ce qui viendrait – mais je savais que je le ferai pour l’aider. De la même façon qu’Ivy m’aidait.

Je refermai la main autour des os étroits de son poignet. Je pouvais lui donner une partie de mon énergie afin de l’aider à conserver le faible glamour qu’elle essayer de retenir. Nous avions déjà partagé notre énergie auparavant, même si je n’aimais pas l’état dans lequel je me sentais par la suite.

Mais l’élan de compassion que je ressentais était réel quand j’examinais ses traits tirés par l’effort. Être enfermée dans autant de fer pourrait lui causer de graves dommages si elle restait exposée trop longtemps, et d’autant plus si, une fois encore, elle ne prenait pas soin d’elle.

— Là, chuchotai-je en envoyant de l’énergie le long de mon bras et dans mes doigts – les doigts qui enveloppaient sa peau fraîche. Vas-y, c’est pour toi.

Ivy trembla et gémit, ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes pendant que je me servais de ma propre énergie pour la protéger du fer. Elle n’était toujours pas très douée quand il s’agissait d’employer la magie qui dissimulait ses traits de fée alors même qu’elle avait passé toute sa vie dans le monde humain.

Mais bon, elle n’était même pas censée être en vie. Étant une changelin, elle devait rester en vie jusqu’au début de la petite enfance – jusque deux ou trois ans, peut-être, si elle était chanceuse – puis mourir comme la plupart de ces créatures. Leur but était de servir de couverture aux elfes et fées qui volaient les enfants humains. Certains mourraient même dans leurs berceaux quelques jours après le vol du véritable enfant.

Ivy, pour des raisons qu’elle prétendait ignorer, avait survécu au-delà de l’enfance et était devenue une adolescente menue dont la véritable apparence ferait sûrement prendre ses jambes à son coup à quiconque viendrait à la voir. Est-ce que « Jonathan Kane » était comme elle ?

Je la laissai siphonner plus de ma force vitale pendant que je regardais fixement les rues se succéder au travers de la vitre pleine de traces. Je me laissai aller dans la connexion, mon cœur se mit à battre plus vite. Ce n’est pas aussi radical que ça en a l’air – ce n’est pas comme si je perdais des années de ma vie, ou un truc délirant du genre. Je lui donne simplement une partie de moi, un peu comme donner son sang, parce qu’on sait qu’on peut se passer d’une certaine quantité et que notre corps reconstitue ses stocks assez rapidement. Si je la laisse faire, elle peut se servir de moi comme d’une batterie lui fournissant un glamour amplifié pour les moments où elle est sous pression, dans un environnement particulièrement urbain. Comme en ce moment, dans le taxi qui traverse le cœur d’Ironbridge. Et ce n’est franchement pas désagréable, si je veux être honnête, mais c’est la partie qui me met mal à l’aise – c’est comme le sentiment de bien-être qu’on peut ressentir après une nuit particulièrement intense. Je n’avais pas ce genre de relations avec Ivy, mais ces petites « sessions » d’échange d’énergie accroissaient nos liens.

Ses cheveux bruissèrent quand elle tourna la tête contre le plastique déchiré du siège pour me regarder. Je la sentais me regarder ; je n’avais pas besoin de voir l’extase qui se trouverait sur son visage.

Son poignet était chaud dans ma main, je la lâchai doucement.

— C’est mieux ? demandai-je en continuant de regarder les rues jonchées d’ombres qui défilaient pendant que nous nous rapprochions de chez moi.

— Beaucoup mieux. Sa voix était langoureuse et plus humaine qu’elle ne l’avait été de la soirée.

Elle se traîna vers mon siège et s’enroula autour de moi en posant la tête sur mon épaule. Elle sentait la terre et le soleil.

Je voulais la repousser, mais je savais à quel point ça la blesserait. Ivy n’était peut-être même pas à moitié humaine, comme moi, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’était pas sensible.

— Alexander, ronronna-t-elle presque. Tu veux de moi ce soir ?

— Non, Ivy, ne commence pas. J’essayai de garder un ton calme, mais je ne pouvais retenir le tranchant de la colère de passer. Je tentai d’adoucir mon refus : Tu sais que je ne vais pas profiter de toi quand tu viens juste de… de te nourrir de moi.

Je ne savais toujours pas comment appeler ça, mais c’était une sorte de « nourriture » même si Ivy détestait que j’utilise ce mot pour qualifier l’énergie qu’elle me prenait. Elle m’avait dit une fois que partager mon énergie lui donnait l’impression d’être un vampire, un parasite. Sa voix avait été remplie de honte et de mépris pour elle-même.

Mais, à la regarder maintenant passer les doigts dans mes cheveux avec un sourire vague, on ne voyait plus aucun signe de remords. Une de ses mains glissa dans le dos de ma chemise et, quand je la sentis suivre le bord de mes cicatrices, je m’écartai et je lui saisis les mains pour l’empêcher d’approfondir son exploration.

Je détestais que qui que ce soit voie les épaisses cicatrices semblables à des cordes qui restaient après que les elfes des bois avaient arraché de mon dos les ailes d’enfant qui n’avaient pas fini leur croissance. Qu’on touche la peau bosselée était encore pire. Ça ne faisait pas mal, plus après toutes ces années, mais une sorte de mémoire musculaire réagissait sous les doigts papillonnants d’Ivy et mes épaules se raidissaient. Des ailes que je n’aurais jamais plus tentaient de s’étirer, comme des membres fantômes après une amputation.

Elle m’embrassa maladroitement, toucha mon menton, à des kilomètres de sa cible. Je voulais lui dire quelque chose de cruel pour la punir de m’avoir touché, mais on ne pouvait pas tout à fait dire qu’elle avait le contrôle d’elle-même. Je serrai les dents et tentai de l’empêcher de déboutonner mon jean.

Ivy gloussa et me tira la langue. Une langue soudainement bien verte.

Je grimaçai quand elle souffla dans mon oreille. Génial. C’était exactement ce dont j’avais besoin, mais il n’y avait personne d’autre à blâmer que moi pour lui avoir donné plus que sa dose. Je passai une main dans mes cheveux humides de sueur et me demandai si j’aurai la chance de la voir s’évanouir.

Ouais, c’était la seule chose que j’espérais obtenir ce soir. J’étais un mauvais exemple pour la population masculine virile et hétérosexuelle. Ils n’ont qu’à me faire un procès.

Mettre Ivy au lit était parti pour être un cauchemar aux proportions épiques.

*

— Xan… marmonna-t-elle plus tard dans la nuit.

Ivy ne m’appelait jamais Xan, c’était toujours Alexander.

— Rendors-toi, Ivy.

— Mais…

— Je t’ai dit de te taire. Je te l’ai déjà dit, tu peux dormir ici avec moi seulement si tu ne fais pas de bruit.

— Mais tu sens tellement bon… fit-elle en distendant le mot « bon » comme s’il contenait bien plus qu’une seule syllabe.

Je me retournai dans le grand lit.

— Sérieux, il faut que tu la mettes en veilleuse ou je te bâillonne avec du scotch. T’es bourrée.

— C’est ta faute, marmotta-t-elle. Entièrement de ta faute…

J’ignorai sa remarque.

— Dors un peu. Demain soir on va voir jouer « The Dead Pirates » et tu viens avec moi.

Elle finit par se mettre à ronfler et je levai les yeux au ciel en me demandant si je ne faisais pas une erreur en l’impliquant autant dans ma vie. Mais j’avais besoin d’elle et qu’elle soit vaguement en mesure de me sauver la mise. Ce n’était pas comme si je pouvais le demander à quelqu’un d’autre.

Ivy était tout ce que j’avais.

Je me lovai contre elle et la tint enlacée jusqu’à ce qu’elle ne fasse plus de bruit puis je me retournai et me laissai retomber de mon côté du lit. Je repliai l’oreiller et passai un bras derrière ma tête en attendant que le sommeil vienne me trouver.

*

Le lendemain soir, le temps que nous arrivions au Jazz Café, il était neuf heures passé et je faisais de mon mieux pour ne pas imploser à chaque fois qu’Ivy souriait et faisait signe à la foule déconcertée des spectateurs du concert qui faisaient patiemment la queue.

— Tu ne connais personne ici, fis-je sèchement.

Elle leva les yeux pour me regarder, l’air sincèrement choquée.

— Et alors ? On est tous là pour faire la même expérience. Écouter de la musique, ça rapproche les gens.

Elle fit un sourire rayonnant à une fille qui aurait pu être jolie si son visage n’était pas à moitié obscurci par des piercings.

Je secouai la tête.

— Tu délires pas un peu ? On est juste là pour voir ce type, Jonathan Kane. Rien de plus. S’il vit ma vie, je veux le savoir. J’en ai rien à foutre de ces loosers.

— Tu es en colère. Sa voix était plate, elle détourna les yeux.

Ça s’appelle enfoncer les portes ouvertes. Mais je ravalai la remarque de petit malin et j’essayai de ne pas retourner ma frustration sur elle. Ivy était… on va dire qu’elle était simplement Ivy. Il n’y avait personne de comparable et elle était unique même selon les critères féeriques. Pour une raison ou une autre, elle s’était entichée de moi et aussi agaçante qu’elle puisse être, c’était une fille à la loyauté farouche. Je ne pouvais pas la critiquer sur ce point.

Et si quelqu’un pouvait m’aider à exposer au grand jour le changelin qui vivait ma vie – la vie que j’aurais vivre – c’était bien Ivy. Les contacts qu’elle avait en tant qu’enquêtrice dans le milieu des fées exilées se trompaient rarement.

Ivy prit une longue inspiration et passa devant le type qui s’ennuyait à la porte en tentant d’empêcher son glamour de se défaire avant qu’elle ne soit entrée. Elle avait encore du mal à retenir son déguisement préféré, un mélange d’ado emo et de Lady Gaga. Au moins à l’intérieur, l’obscurité lui serait favorable en lui permettant enfin de relâcher le contrôle.

Le type qui s’ennuyait leva les yeux et je grimaçai quand il prit en compte son apparence.

— Sympa, les cheveux.

— Merci, répondit-elle automatiquement. Elle ne saisit visiblement pas ce qu’il voulait dire jusqu’à ce qu’elle aperçoive son reflet dans le miroir en haut des escaliers qui s’étirait du sol au plafond.

Ses cheveux étaient violet vif, avec des mèches vert acide.

— Oups, murmura-t-elle.

Cette fille me rendait dingue.

*

On aurait dit que ça faisait des heures que nous attendions que le groupe à l’affiche vienne jouer, mais en vérité ça n’avait pas été si long. Je me demandais quand même si ça ne valait pas la peine de fouiner un peu – pour voir si je pouvais trouver un des membres de The Dead Pirates backstage.

Je jetai un œil vers le bar où j’avais vu Ivy pour la dernière fois en me demandant si je devais lui dire que je quittais notre place sur le côté de la scène. Je ne pouvais pas voir grand-chose par-dessus les têtes dans la foule qui grossissait et poussait vers l’avant après avoir enduré une première partie totalement nulle.

Je haussai les épaules et décidai que ça ne ferait de mal à personne si j’allais jeter un coup d’œil en coulisses. Je serais revenu avant qu’Ivy ne soit parvenue à se frayer un chemin dans la foule. Et puis, de toute façon, c’était elle qui avait insisté sur le fait que nous avions besoin de limonade à la glace pour passer la soirée.

Je n’étais pas allé plus loin que le premier lourd rideau noir quand on me poussa violemment l’épaule. Je trébuchai en reculant dans l’auditorium et cassai mon élan en me retenant sur un des piliers du parterre.

— Qu’est…

Je n’eus pas le temps d’aller plus loin, j’essayai de me retourner pour qu’on m’attrape par derrière et qu’on me presse le visage contre la pierre froide. Le grain fin du pilier m’érafla la joue. J’aurais pu jurer sentir les vibrations d’une basse dont on testait le son.

— T’es qui, toi ? La voix grave était masculine et, vu sa proximité, je pouvais dire qu’il avait la même taille et la même carrure que moi.

Ma dague était chez moi, le Jazz Café n’était pas un lieu de prédilection des fées et il n’y avait aucune chance que je passe la porte d’un lieu normal comme celui-là si je l’avais avec moi. Mais ce n’était pas comme si je n’avais pas d’autres ressources.

Je le repoussai sans me retourner, je suppose que j’avais dû être vu par la sécurité. Je bousculai mon attaquant mystère puis je me servis de ma vitesse surhumaine pour me retourner et faire face à…

Moi-même.

J’étais face à mon image miroir, c’était presque comme si je regardais mon reflet dans le miroir du hall d’entrée par-dessus l’épaule d’Ivy. Il y avait un autre Alexander Grayson qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau.

Non, pas Alexander Grayson, ce nom appartenait au fils adoptif des Grayson, résidents fortunés d’Ironbridge.

C’était Jonathan Kane. Ou, du moins, le changelin qui avait repris ma vie – et comme la présence d’Ivy le prouvait, tous ne mouraient pas durant l’enfance.

Certains vivaient assez longtemps pour être des musiciens de dix-neuf ans.

L’autre moi me jeta un regard noir avec des yeux verts scintillants. Mes yeux. Il était grand et légèrement musclé, avec des cheveux couleur caramel et la peau dorée.

Ma taille, ma peau.

Ses cheveux étaient plus courts que les miens, mais mis à part ça, c’étaient les mêmes. Nous étions les mêmes. J’eus la nausée, mais je devais dire quelque chose. N’importe quoi.

— Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu m’attrapes comme ça ?

— C’est moi qui pose les questions ! Mais qui est-ce que tu es, putain ? Pourquoi est-ce que tu me ressembles ?

Je passai la paume de ma main sur ma bouche, m’aperçus que je tremblais et baissai la main rapidement.

— Tu te goures, répliquai-je, c’est toi, qui me ressembles.

La confusion lui barra un instant le front, mais juste un instant.

— On s’en fout, merde, j’en ai rien à faire de la sémantique.

Nous nous dévisageâmes pendant un moment qui sembla ancien et intemporel. J’avais vaguement conscience des mouvements d’agitation à côté de moi de la foule des gens qui attendaient que le groupe se mette à jouer. Mais ils attendraient encore un peu – le guitariste principal de The Dead Pirates était ici avec moi et essayait de comprendre pourquoi il avait un double, si c’était vrai qu’on avait tous un jumeau quelque part sur la planète.

Je me léchai les lèvres, je me rendis compte qu’elles étaient sèches et que ma gorge était douloureuse, comme si j’avais crié.

— Est-ce que tu sais ce que tu es ?

Le changelin qui s’appelait maintenant Jonathan Kane fit un pas en arrière, comme si je l’avais frappé.

— De quoi est-ce que tu parles ?

— Te fous pas de moi, lui répondis-je en essayant de garder une voix égale. C’est de ma vie dont on parle.

— T’es barge, mon vieux.

— Tu m’as volé ma vie ! Le cri m’échappa avant que je puisse le rattraper. Les mots restèrent en suspension entre nous comme une magie noire remplie de dix-neuf ans d’amertume.

Jonathan commença à regarder autour de lui, sûrement pour trouver de l’aide – il n’était plus en mesure de se charger seul de celui qui menaçait son grand concert devant un parterre de jeunes qui l’adoraient.

C’était étrange comment certains retournements de la vie pouvaient vous laisser le souffle court, comme si vous étiez suspendu à l’envers dans un grand huit en panne. Juste comme ça, nos rôles s’étaient inversés et je me voyais à travers ses yeux : un sosie dérangé qui prétendait que sa vie avait été volée, j’étais peut-être même jaloux du succès qu’il commençait à connaître.

Mais je n’étais pas l’imposteur, c’était lui. C’était moi qui étais né de Kristin Kane, pas ce doppelgänger qui se trouvait devant moi.

Ivy apparut à mes côtés, silencieuse comme fantôme, elle se fit à la vue des deux faces d’une même pièce.

— Ça déchire, commenta-t-elle. Elle avait les yeux énormes d’une héroïne de manga sur un visage en cœur. Au moins son apparence était à nouveau sous contrôle. Ses cheveux étaient presque bruns cette fois, même s’il était difficile d’en être tout à fait certain dans l’obscurité. Il y avait un peu de la glace sur son menton.

Je retournai mon attention sur Jonathan Kane.

— Pourquoi est-ce que tu m’as attaqué ?

Il eut l’air vaguement embarrassé.

— Je ne t’ai pas vraiment attaqué. J’essayais de te… maîtriser. J’ai juste vu un type qui essayait de rentrer par les rideaux des coulisses. J’ai déjà eu des problèmes avec des gens qui me suivent, ces derniers temps. Ils m’observent.

Je ne pouvais m’empêcher d’être intéressé par cette information. Peut-être que les amis d’Ivy l’avaient gardé à l’œil.

— Je cherchais juste les toilettes. Ce fut tout ce que je répondis.

Jonathan haussa les sourcils.

— Ouiii, bien sûr.

— Si tu te demandais ce que j’étais parti faire là-derrière, pourquoi est-ce que tu n’as pas simplement appelé la sécurité ? rétorquai-je en haussant un sourcil.

— Parce que… Il fit un geste d’impuissance. Regarde-toi, regarde-nous. Ça n’a aucun sens. Je devais venir voir si… si… je ne devenais pas dingue.

Un grand type noir avec une impressionnante coupe afro sortit la tête de derrière les rideaux en velours mité. Il montra la Strat qu’il essayait de mettre dans les mains de Jonathan.

— Jon, qu’est-ce que tu fiches ? Tu signes des autographes ? On t’attend sur scène.

Jonathan passa les doigts dans ses cheveux d’une façon qui m’était familière. Je frissonnai.

Il hocha la tête.

— Je reste là.

— Mais…

— Juste une minute, Darryl, d’accord ?

Ivy fit un clin d’œil à Darryl. Il lui répondit par un large sourire confus et opina en notre direction. On aurait dit qu’il n’avait pas fini (il voulait sûrement quelque chose comme « Je ne savais pas que tu avais un frère ») mais il se retint et retourna en coulisse en emportant la guitare de Jonathan et en marmonnant dans sa barbe au sujet de ces fichus musiciens.

Ivy posa la main sur mon bras et fit un signe de tête à Jonathan, puis elle me fixa avec l’expression la plus sérieuse que j’ai jamais vue sur son visage.

— Il ne sait pas, me dit-elle.

C’était la vérité et une fois encore, elle enfonçait les portes ouvertes, sauf qu’il était nécessaire de le dire, cette fois. Et, cette fois, je lui étais reconnaissant de me dire la vérité la plus difficile à entendre au monde, celle qui était, littéralement, devant mes yeux.

Il ne savait pas. Il pensait qu’il était humain, il le pensait vraiment, réellement. Ce musicien prometteur, qui était passé par les foyers après la mort de sa mère (ma mère biologique) à la suite de complications médicales, avait survécu à l’enfance et trouvé sa place dans le monde de la musique. D’une façon ou d’une autre, il était parvenu à conserver cette apparence et à vivre une vie normale. Comment était-ce possible ?

Jonathan Kane n’était même pas en partie humain, mais c’était un changelin peu commun : ce n’était pas seulement un survivant, il était si endoctriné dans sa vie humaine qu’il croyait au mensonge.

Peut-être qu’il était même heureux.

Ses yeux se plissèrent comme s’il essayait de deviner mes pensées.

Je pris une longue inspiration, je n’étais pas sûr de ce que j’allais dire jusqu’à ce que j’ouvre la bouche.

— C’est une erreur, désolé pour ce qui s’est passé. On va s’en aller. Je donnai un coup de coude à Ivy et je commençai à m’écarter de lui.

— C’est des conneries, fit-il, et calmement. Il se passe un truc pas réglo et je veux savoir ce que c’est. J’ai toujours su qu’il y avait quelque chose de plus dans ma vie. Des trucs de malade arrivent tout le temps. D’habitude je les ignore mais…

— Non, fis-je brusquement, en ignorant la main d’Ivy sur mon bras pour me retenir. N’y pense même pas. Tu dois aller sur scène et faire ton truc. Continue à vivre comme avant et oublie ça. Oublie-nous. On t’a déjà fait perdre trop de temps.

— Tu es sûr ? me demanda Ivy en essayant de me faire tourner la tête vers elle.

Mais je n’avais d’yeux que pour mon plus ou moins jumeau. Il ne savait pas ce qu’il était et peut-être qu’il en était ainsi. Il avait pris ma vie, mais ce n’était pas comme s’il avait eu le choix en la matière.

Les paroles d’Ivy de la nuit précédente me revinrent : On a toujours le choix.

Peut-être pas. Peut-être pas lui.

Je m’humectai les lèvres et jetai un dernier regard au miroir de la vie qui aurait pu être la mienne avant de me détourner pour la sortie la plus proche.

Jonathan m’interpella :

— Comment tu t’appelles ? Qui est-ce que tu es ?

Je fis comme si je n’entendais pas, je me mis à courir et je ne m’arrêtai pas avant de sentir l’air frais de la nuit me frapper le visage. Je parvins enfin à respirer.

De détresse, Ivy perdit quelques feuilles, elle sautillait d’un pied sur l’autre. Depuis notre position, je regardai la circulation passer dans la rue et songeai à rentrer à pied. Une partie de moi voulait être seul, mais l’autre se réjouissait d’avoir de la compagnie. « Seul », cela voulait simplement dire plus de peine encore.

— Alexander, qu’est-ce que je peux faire ?

— Rien, rien du tout. Je secouai lentement la tête en me demandant ce que j’allais faire maintenant que mon ancienne vie – ma véritable vie – était finie.

Je levai les yeux vers les étoiles qui me faisaient des clins d’œil, l’or des fous dans le ciel de la nuit.

J’étais parti pour trouver un garçon perdu, le changelin qui vivait une existence factice dans une peau qui n’était pas la sienne. À la place, j’avais découvert qu’un seul de nous deux était perdu. Un seul de nous deux ne savait pas où était sa place ni qui il était supposé être.

Ivy glissa la main dans la mienne et la balança comme un enfant.

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

Je haussai les épaules, le lourd poids qui pesait sur ma poitrine s’allégea un peu quand je croisai ses yeux pleins d’espoir.

— On le saura bien assez vite.

Elle sourit et hocha la tête, apparemment satisfaite de ma réponse.

Cédant à une impulsion soudaine, je lui touchai le visage, laissant mes doigts glacés suivre la chaleur de sa joue. Quoi qu’Ivy ressente pour moi, je n’étais pas sûr de pouvoir le lui rendre, qu’importe mon désir que les choses soient différentes. Je me laissais parfois penser que je devais encore rencontrer la fille qui me comprendrait vraiment. Une fille à qui je ferais suffisamment confiance pour lui montrer mes cicatrices, toutes mes cicatrices, celles physiques et morales.

Mais à cet instant, il y avait un quelque chose d’indéfinissable entre nous – entre Ivy et moi – l’éclat étincelant d’un lien que je ne voulais pas perdre. Peut-être parce qu’elle avait partagé cette nouvelle cicatrice avec moi, cette sensation de lâcher prise.

— On a toujours le choix, Alexander. N’oublie pas. Sa voix était presque un murmure.

— On a le choix. Je pensai à Jonathan Kane qui vivait un mensonge auquel il croyait de tout son cœur. Un heureux mensonge que je n’avais pas été capable d’exposer au grand jour, lorsqu’on y pensait.

— Oui, repris-je. J’imagine qu’on a toujours le choix.

FIN

(Pas d’utilisation commerciale de la traduction.)

2 Responses to Le Garçon Perdu

  1. mathilde says:

    j’ai beaucoup aimé cette petite histoire sur xan, j’ai lu le premier tome de l’héritage des signes et j’attends avec impatience la sortie du deuxième tome en france, j’ai vraiment hâte de me replonger dans cette atmosphère.

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